“E non sono triste. Ma sono
stupito se guardo il giardino...
Stupito di che? Non mi sono
sentito mai tanto bambino.
Stupito di che? Delle cose.
I fiori mi appaiono strani:
ci sono pur sempre le rose
ci sono pur sempre i gerani...”
(G.Gozzano)
( “Et je ne suis pas triste. Mais je suis étonné
si je regarde le jardin...
Etonné de quoi ?Je ne me suis
jamais senti autant petit garçon.
Etonné de quoi ? Des choses.
Les fleurs m’apparaissent étranges :
Il y a bien toujours les roses
Il y a bien toujours les geraniums... » )
(G.Gozzano)
Elle éternua, Anna, et elle ne trouvait pas son mouchoir. Ilario était en train de nettoyer ses lunettes avec la manche de son imperméable, visiblement insatisfait du résultat. Le concierge utilisa un kleenex pour essuyer les larmes du chien au regard ennuyé. Le chien était assis sur un chiffon. Anna réussit à ouvrir la porte d’entrée et appela l’ascenseur. Ilario enfila ses lunettes et les essaya en regardant vers le chien . Sans parapluie et le regard un peu embué, il traversa l’entrée dans le sens contraire de celui d’Anna. Le concierge jeta le kleenex et contempla ému le chien qui dormait. Ilario rentra en courant à la recherche de son parapluie mais il ne le trouva pas et il sortit de nouveau. Anna ne s’aperçut de rien car elle était déjà dans l’ascenseur. Le concierge décida d’inviter le chien à aller manger quelque part. C’était une surprise qui se répétait tous les jours et le chien se réveilla à contrecœur. Il bailla. Le portier n’y fit pas attention et le précéda. Ils marchèrent en silence sous le parapluie d’Ilario.
Anna ferma la porte et se retrouva au Brésil. Après de longues journées de préparatifs, le voyage avait vraiment volé : trois minutes exactement. Elle ôta ses chaussures et, elle se dirigea dans sa chambre sur la pointe des pieds et s’allongea sur son lit. Tout était réglé. Elle ne devait plus mentir maintenant : le répondeur était prêt à jurer de sa réelle existence. Et la sonnette de la porte d’entrée sonnerait dans le vide . C’est sûr il fallait se mouvoir avec grâce : le concierge, enfermé dans sa loge, était sensible aux bruits sur sa tête. « ou plutôt à quelques mètres de ta tête » tenait à lui faire remarquer le chien. Mais le concierge continuait à être sensible. Anna n’avait pas de chien, elle avait un perroquet, qui lui, au moins avait été créé pour parler à tort et à travers. Avant de partir pour le Brésil elle l’avait confié à une amie qui aimait l’exotisme. Anna savait qu’elle était envieuse. Au Brésil on se sent comme chez soi, surtout si on est un peu brésilien. Et Anna, qui l’était un petit peu, l’oubliait difficilement.
Elle devait être partie seulement une semaine mais elle avait déjà tout organisé soigneusement : la femme de ménage qu’elle payait à l’heure s’était concédée une bonne période de vacances, les volets étaient bien fermés, le réfrigérateur était bien plein. Et Anna, dans son lit, se sentait déjà une autre.
Pendant ce temps ses amis étaient bloqués chez eux en ville. Ils ne pouvaient même pas imaginer ce que pouvait vouloir dire être bloqué chez soi au Brésil. Ils étaient certainement en train d’en parler, et si il lui semblait de les entendre Anna était encore plus au Brésil : elle courait sur la plage, elle dansait la samba, elle jouait au foot, en somme tout ce qu’on fait d’habitude au Brésil.
Et Anna s’endormit sous le soleil brûlant, vraiment. Elle s’était souvent endormie comme ça quand elle était plus jeune. Puis quand elle avait été mariée. Il y a toujours de la musique au Brésil, et on s’assoupit ensemble, au chaud. On n’est jamais seuls, et comme ça les autres ont peu d’importance. Ici ils en ont vraiment beaucoup, et il faut bien dire quelque chose, il faut bien les contenter, et tout seul. Et alors Anna partait de temps en temps pour le Brésil.
Elle avait même gagné un concours de beauté un jour. Jeune et séduisante elle avait vraiment été mariée, ses photos d’elle habillée pour l’occasion sur la table du salon en témoignaient. Et quand quelqu’un demandait de ses nouvelles, ou de celles de son mari, Anna les lui montrait. Rien d’autre. Puis le carnaval commençait avec un disque, et elle souriait heureuse, à Rio. Le mariage d’Anna n’avait duré que quelques secondes : immobiles, en pose, le sourire de circonstance. Et puis tout avait recommencé à passer chacun pour soi.
Maintenant un ami d’Anna était souvent là. Il ne voulait pas regarder les photos. Il ne voulait rien savoir du concours. Il l’observait avec douceur, ses cheveux déjà teints. Mais Anna ne savait pas quoi faire de lui. Elle ne pouvait le présenter à personne qui ne l’envie. Elle ne pouvait même pas l’emmener au Brésil. Et alors autant le laisser tomber.
Anna dormait. Dedans il faisait sombre, et dehors aussi. Ce n’était pas la première fois qu’elle entendait sonner la sonnette, mais elle s’effraya quand même et se blottit dans son lit. La sonnette n’insista pas beaucoup et se confondit avec le bruit de l’ascenseur qui s’éloignait.
Anna se recroquevilla sur elle-même pour retrouver la chaleur du Brésil. Quand elle se réveilla elle eut faim et elle hésita longuement dans la cuisine avant de se décider à mordre dans une pomme. La sonnette sonna encore et Anna mordilla doucement, de peur qu’on ne l’entende. Puis, de nouveau le silence. Ce n’était pas prudent d’allumer la télévision, et de même la radio. Et puis elle n’en avait pas besoin. Il y avait le silence, le silence des forets au Brésil. Quelques fois de la musique y parvenait mais elle se faisait bien vite basse. Et si quelqu’un parlait, sa voix changeait, elle s’adoucissait. Et le silence venait. Il faisait frais dans les forets, au Brésil, et le silence était parfumé.
Anna retourna au lit. Elle était encore fatiguée au fond. Elle s’endormit. Elle fut réveillée au matin par sa propre voix. Le répondeur téléphonique arborait son ton le plus convaincant, et quand elle eut terminé le tout Anna se prépara le petit déjeuner. Les attaques étaient encore insistantes mais elles allaient bien vite s’espacer et après il n’y aurait plus rien d’autre à faire que d’attendre.
Le biscuit tomba dans son thé et Anna s’énerva. Elle essaya de le repêcher, mais de nouveau sa voix la fit sursauter. Quand on doit parler, ce sont les autres qui demandent toujours les mêmes choses. Elle s’énerva, mais sa voix ne changea pas de ton, elle resta égale. Au fond, elle était contente de se remarier. Elle avait couru des jours et des jours de part et d’autre. Elle travaillait beaucoup mais elle était aussi bien disposée à s’arrêter, si elle avait su où. Au Brésil tout est si simple : si on est fatigué, il n’y a que l’ombre, tout le monde à l’ombre. Ici on se perd dans le repos. Et puis il devient impossible de se rechercher.
Anna recevait aussi plusieurs invitations à des réceptions mondaines. Ce n’était pas son nom de famille qui y figurait, mais celui de sa sœur. Sa sœur par contre on pouvait dire qu’elle avait fait un bon mariage, Anna en était fière et se présentait aux fêtes le visage radieux. Au Brésil chacun s’appelle par son prénom et on se tourne tout de suite, parce qu’on sait qu’il s’agit vraiment de la personne juste. Anna regarda par la fenêtre. La femme de chambre du troisième étage était en train de passer, et elle chantait, comme d’habitude. Elle regarda en l’air et disparut par la porte d’entrée.
Anna remplit un arrosoir et décida d’arroser ses plantes, soigneusement, lentement, pendant ces longues saisons où les pluies n’en finissent plus.
Puis le soleil revint et elle commença à feuilleter une revue. Il y avait des têtes bien coiffées, des chaussures sur des pieds, et des verres à des mains, sur une page. Plus loin, des mannequins étaient maigres et des mannequins hommes les admiraient, aux regards de marin, les yeux entrouverts pour se protéger d’un vent artificiel. La femme manager aussi voulait parler, et elle montrait son logis dans un désordre de livres d’art et de chiens de chasse. Le concierge montrait à tout le monde ses photos de famille et Anna ne le supportait pas. Deux publicités de lingerie, une montre suisse avec le temps dans le temps, l’horoscope. Anna se plongea dans la lecture d’un récit à l’illustration gracieuse. Elle savait qu’elle devait partir au plus vite mais tout en elle était immobile, et soudainement lourd. Même ses larmes qui coulaient rapides vers le bas, il y a une loi de la physique qui le veut. Mais puis ça se termina. Anna fut en mesure de voyager et elle se retrouva de nouveau en sécurité. Elle mit un disque, le volume bas, car ce n’était pas pour les autres. Il ne survécut ainsi qu’une nausée lointaine, très lointaine, comme seul le Brésil sait l’ être.
Une marche après l’autre, Ilario rejoignit son palier. Deux étages d’escalier ne sont pas grand chose, mais sont cependant suffisant pour se maintenir en forme. Ilario un peu haletant s’appuya contre la porte. De la musique espagnole provenait de l’appartement d’en face. La fille n’était pas espagnole comme sa musique. Et c’est peut-être pour ça qu’elles s’aimaient toutes les deux. L’une, à coté de la fenêtre, savourait un brouillard étranger et continuait à jouer de la musique, distraite, quand l’autre était libre de passer sa nuit gitane.
La peintre ouvrit pour récupérer les journaux que le concierge lui avait laissé sur son paillasson. Un des deux petits vieux ouvrit pour récupérer le journal que le concierge avait laissé sur leur paillasson. Un bonjour réciproque. « C’était qui ? », demandait la vieille, et le vieux expliquait patiemment. « C’était qui ? », et le vieux haussait les épaules et entrait dans la cuisine se verser un café dans la mauvaise tasse. La vieille ne savait jamais rien. Certes elle savait qu’elle était mariée, qu’elle avait deux enfants et trois petits-enfants. Et puis c’est tout. Le vieux par contre réussissait à savoir quelque chose d’autre, seulement un moment, et tout de suite après il ne s’en souvenait plus. C’était le début d’une journée quelconque, si quelconque que même le plus endurci des anticonformistes n’aurait pas osé la définir autrement. Mais peut-être parce qu’il ne prêtait jamais attention à la réalité qui l’entourait que ce matin-là en particulier il s’en sentait particulièrement imperméable, Ilario éprouva un instant une peur bizarre. Ce fut après qu’il eut fini de s’habiller et avant de commencer à se coiffer. Lorsqu’il se découvrit dans la rue, justement muni de son écharpe et de son manteau, il réussit seulement à se rappeler qu’il était en retard. En retard pour quoi ? Entre autre ce n’était qu’une de ces basses préoccupations à ne pas daigner d’un regard, et Ilario dignement agit en conséquence, en se laissant transporter par l’autobus, le visage hautain, jusqu’au terminus. Tous ceux qui ne se considèrent pas initiés au monde occulte des problématiques essentielles, et pensent toutefois avoir passé la phase où l’on trouve que c’est plus facile d’exister que d’apprendre le bridge, savent qu’on peut de temps en temps s’interroger autant sur notre provenance que sur notre destination. Ilario, digne héritier de toute une lignée de rationalistes qui avaient osé espérer avec optimisme dans les capacités supérieures de l’homme du futur, réalisa qu’en effet il pouvait répondre avec assurance à au moins une des deux interrogations fondamentales. Et il rentra à la maison.
Alors qu’il tentait d’ouvrir la porte d’entrée avec les clés de la voiture en même temps qu’il écrasait la main de la petite-fille des deux petits vieux qui essayait désespérément de sauver celle de sa poupée, un instinct le poussa à se retourner : juste à temps pour apercevoir une figure angélique, enveloppée d’un lumière céleste, s’évanouissant graduellement jusqu’à sa disparition complète. Les sanglots déchirants de la petite fille ne lui permirent de saisir que la dernière syllabe de la parole de conclusion du sermon qui s’était tenu dans son dos. « tion » ce n’est pas grand chose pour pénétrer l’intime essence d’un message, et il ne venait rien d’autre à l’esprit d’Ilario, poète amateur, que « sternutation », « expectoration » , et « salutations ». Il attendit quelques secondes et opta pour la troisième. Puis il souleva son talon cruel et, un peu absent il réussit à forcer la serrure de chez lui et à renfermer au-dehors un monde hurlant. Il salua respectueusement le concierge, et un peu moins respectueusement le chien, qu’il détestait. Le chien aboya.
Une fois entré dans le salon, il se jeta sur le vieux divan fleuri et resta longtemps sur le dos à observer ce type particulier de temps qui vole de temps en temps. Et en effet il était en train de planer justement en ce moment et, comme un nuage, il se recueillait sur lui-même pour devenir une petite oie et se balancer maladroitement et puis il s’étirait et on voyait un cheval dans une course effrénée. Il jouait à se faire des illusions, il dupait le temps. « Je dois chercher le téléphone et appeler ma mère ». Le téléphone disparu porta disparue sa mère aussi. Ilario s’apprêtait à trouver une alternative à ces deux absences quand un violent coup de tonnerre qui fit trembler les verres du bar précéda un gémissement rauque, mais de la même violence. La voix s’éclaircit la voix et tint un discours invisible de la durée de quelques secondes à une vitesse décidément élevée. Une kyrielle de bredouillements et le hoquet achevèrent de rendre le sens encore plus obscur. Et malgré les requêtes du public, il n’accepta pas de se répéter. Ilario résigné alla se préparer un café à la cuisine. En attendant que la cafetière se réchauffe, il fut repris par cette peur matinale, qui maintenant qu’il avait recueilli les éléments suffisants pouvait être défendue de l’accusation de bizarrerie. Sa nouvelle fiancée, un beau brin de fille, dite “la barbe” par ses rares vrais amis brûlait son impatience dans un joli petit restaurant peu distant. Au début de l’après-midi, deux billets pour un film d’action mettraient fin, hélas, à la conversation pleine d’entrain commencée à table.
Le fleuriste avait ses douleurs et se déplaçait lentement, et les clients s’impatientaient. Ilario était le dernier à servir. Il attendait poliment, l’esprit ailleurs et un doigt dans le nez, quand quelqu’un lui toucha l’épaule. Il sursauta, se retourna, et remarqua un vieil homme au teint de rose, avec deux grands yeux de la couleur du ciel, d’une bonté rare et une petite flamme, au moins aussi rare, qui dansait sur sa tête. Le vieil homme prit Ilario à part et lui chuchota quelque chose de mystérieux à l’oreille. Comme Ilario était très grand et le messager mystérieux était très petit, et en considérant qu’une épaule a des prétentions acoustiques nettement inférieures à celles d’ une oreille, le message se perdit une fois de plus. Ilario se renfila par conséquent le doigt dans le nez, et s’en alla sans acheter de fleurs. Pas de fleurs, pas de fiancée, selon l’étiquette la plus rigide. Et il rentra de nouveau à la maison.
Il se tenait à la fenêtre du salon quand une colombe, rigoureusement blanche et roucoulante, vint se poser sur le rebord. Il faisait frais et Ilario ferma les vitres d’un coup énergique. La colombe, l’aile sauve par miracle, resta dehors, perplexe, avec son bon message attaché à la patte. Faute de mieux, elle se transforma en un rayon qui se dissipa en s’élançant dans le brouillard.
Ilario commença à penser à ce qui était en train de lui arriver. Puis il décida qu’il serait plus utile de trouver une excuse pour sa fiancée et pour finir, même ça il le renvoya. La journée, qui avait échappé à la banalité, continuait fièrement.
De la musique espagnole provenait de l’appartement d’en face, comme toujours. Le téléphone sonna une fois, puis encore et encore : personne. « Veux-tu me répondre » hurla Ilario à sa mère, coincée dans un fauteuil en cuir . Suite au précis compte-rendu de son fils, cette femme avisée était absorbée à dissimuler un sommeil serein derrière un air songeur. « Excuse-moi, mais il se fait tard » l’interrompit-elle, et tout de suite elle se remit à somnoler tout de suite renfrognée. Ilario enfila son chapeau et sortit en claquant la porte. Quand quelqu’un dans la rue hasarda un éclat de rire, il se rappela qu’il n’avait jamais possédé de chapeau et, pourpre d’orgueil ignora ce fait.
Une lettre l’attendait à la maison. Elle arrivait de l’étage d’ en-dessous, on l’avait livrée à la peintre par erreur. Elle s’excusait, elle ne l’avait pas ouverte. Une fois dans la salle de bain, Ilario la posa sur le bord de la baignoire qu’il commença à préparer pour une chaude immersion. L’enveloppe cachetée se retrouva en peu de temps à flotter dans les vagues. Les lettres d’or se défaisaient petit à petit et on ne pouvait guère désormais imaginer l’assemblage original des beaux caractères gothiques. Ilario nettoya la baignoire et la remplit. Après son bain, il se concéda une paire d’heures de sommeil et puis il alluma la télévision. Le journal télévisé avait déjà commencé et, privés des faits précédents, on pouvait observer un fou occupé à proclamer qu’il avait reçu une révélation divine : « Je fus surpris par un Esprit, ou par un Ange, je ne sais, qui me dit : - Le Seigneur t’a élu, le premier parmi les mortels...euh, en toute sincérité tu serais le second... ».
Le chien du concierge était un philosophe. Le concierge ne le disait pas parce qu’il ne le savait pas.
Personne ne le disait. C’est la première fois en ce moment. Et ça ne se répètera plus.
Anna, de retour du Brésil, respirait depuis peu sur le palier.
L’universitaire sortit de l’ascenseur et la salua poliment. Anna pensa qu’il faisait froid, et qu’elle le lui dirait.
L’universitaire en convint et spécifia les degrés. Et puis il spécifia aussi ceux du jour précédents et puis ceux...Anna n’osa pas le contredire mais elle l’interrompit à temps.
Il lui demanda comment s’était passé son voyage. Anna était préparée et fut contente de sa question. Mais l’universitaire voulut savoir jusqu’au numéro de vol, et ça c’était vraiment trop. Anna se congédia et partit à cheval sur l’ascenseur.
Le licencié fut surpris et se rappela que ça ne lui était plus arrivé depuis le 28 avril 98. C’était tombé un jeudi.
Le tableau de la peintre fut observé. Il fut observé par la peintre. Sur le chevalet, dans le salon, elle n’avait pas encore trouvé le temps pour le finir. C’était ce qu’elle prétendait lorsqu’elle n’était pas sincère. Et même quand elle était sincère. Mais quand elle revenait à elle savait qu’elle n’y pouvait rien changer, parce qu’il changeait déjà, tout seul.
La peintre le regarda sous un autre angle, d’où elle ne l’avait jamais regardé et elle en fut satisfaite. Puis elle essaya de le considérer de près, et d’au-dessus du chevalet. Puis de bas en haut. C’était le seul tableau de sa vie. Et elle en était la peintre. Et on ne pouvait certainement pas dire que sa carrière était terminée : même son cadre ne l’était pas.
Elle caressa de ses beaux doigt la toile sèche depuis toujours. Elle déplaça le fauteuil et s’assit en face de son oeuvre. Elle se rendit compte qu’il aurait été plus pratique de déplacer le chevalet mais elle ne voulut pas s’abattre plus que ça et elle posa son coude sur l’accoudoir, son menton dans la paume de sa main.
Il faisait chaud et un peu sombre dans le salon, la peintre était la seule à la hauteur de la situation. Elle ferma les yeux et il y eut son tableau : dans une après-midi d’hiver, pluvieux, une pièce sombre, une femme dans un fauteuil, les yeux fermés. Tout s’harmonisait, se complétait. Et même l’angoisse habituelle du frisson subtil, de la corde tendue. Rien ne manquait, elle prenait son temps, et se laissait courtiser, son menton dans la paume de sa main. Sans l’angoisse banale de la création qui sait qu’elle ne donnera que de l’approximatif.
La peintre ouvrit les yeux, heureuse. Elle se leva, se frotta les mains. C’ était vraiment une grande artiste. Pas de ceux qui se plaignent toujours, qui souffrent en accouchant, qui continuent à parler de ce qu’ils ne connaissent pas. C’était une vraie peintre et sa simplicité en était la preuve.
Elle détestait les plumes des écrivains, les portées musicales et les mains, elle détestait surtout les mains, qui ne servent à rien et qui pourtant ne sont pas capables de se faire superflues.
Son tableau encore : une femme souriait béate, sans les mains, et maintenant elle avait faim. Elle prit un paquet de biscuits dans le garde-manger. Son tableau avait un goût sucré et collait aux dents. Puis les lumières s’allumèrent soudainement et la peintre commença à s’habiller pour une réception. On inaugurait une galerie et une de ses amies exposait. On ne pouvait pas manquer ça. Elle allait certainement trouver quelques phrases de circonstance, utile à célébrer l’utile. Son tableau aurait souri à la maison, et il l’aurait rachetée ainsi, en souriant inutilement.
Elle n’avait pas besoin d’expositions, elle. N’importe qui pouvait venir chez elle et être ce qu’elle voulait comme son tableau.
Elle détestait le dessin, elle, et elle détestait les couleurs, celles destinées aux surfaces. Elle les détestait depuis longtemps, depuis les graffitis. Elle ne s’était jamais pliée à dessiner, ni quand elle était petite, ni maintenant , c’est pour cela qu’elle était devenue peintre et qu’elle le serait toujours. Pour cela elle n’avait jamais rien interrompu de ce qui évoluait pour le fixer maladroitement. Elle s’était laissée traverser, les doigts entrouverts. Et c’était un abandon infini, dans son tableau.
Elle mit son imperméable et sortit. Elle rentra et retira son imperméable. Entre-temps elle avait trouvé le moyen de parler à l’exposition, de parler de l’exposition et de connaître un critique.
Il était là maintenant avec elle et l’aidait à retirer son imperméable. La peintre se dirigea tout de suite dans la cuisine, et il la suivit, plus spécialement le mouvement de ses hanches. Par chance, ils allaient dans la même direction et le critique ne fut pas obligé à choisir entre les deux. La cuisine était grande et ils purent s’asseoir pour couper les légumes pour le risotto. La peintre pliée en avant, le critique encore plus en avant, l’ oeil expert. Elle parlait gaiement de ce dont on parle avec un critique, même avec le plus intéressé aux décolletés. Les vrais artistes restent au-dessus de tout et n’ont pas besoin d’exprimer quelque chose. Et c’est ainsi qu’ils sont entièrement avec les choses, dans leurs oeuvres. Et ils le sont à tout moment de façon différente, définitivement. Le critique comprenait bien, et il coupait les légumes encore mieux. Puis il se retrouva à remuer le risotto, tandis qu’elle continuait à parler, toute enflammée. Par acquis de conscience, il comprit que son travail n’aurait aucun sens, son travail de critique, pas celui de remuer le risotto, évidemment. Mais elle le lui dit ensuite, explicitement et ainsi il se laissa troubler par les vapeurs gastronomiques, démotivé. Ils mangèrent rapidement, surtout le critique. Maintenant que ses hanches s’étaient arrêtées, il lui regardait le cou, les cheveux, et tout ce qui osait osciller, même seulement un petit peu.
Elle voulait boire quelque chose, dans le salon, et il l’accompagna, en la tenant par le bras. Elle avait un parfum inquiétant, de corps mûr, et il palpitait dans le pli de son bras. Le critique s’assit sur le divan, elle lui amena à boire. Puis il voulut examiner le tableau, comme ça, juste pour faire quelque chose, et riait joyeusement. Il ne l’avait pas écoutée certainement, seulement regardée attentivement, tout le temps, et elle le savait bien et elle riait beaucoup moins. Elle alluma donc la lampe dans le coin du salon, devant le chevalet et il s’approcha de la toile curieusement et prudemment. Mais il aurait dû l’être plus, curieux avant et prudent ensuite.
Il n’y avait que lui et la peintre... Il ne se serait jamais poussé à imaginer autant, pas en sa présence, du moins : sans tête, encombré, et une brûlure, de blessure, excessif, diffusé. Il se retourna, le critique, elle souriait sereinement. Il trébucha dans son imperméable et sortit, sans voix. La peintre à coté de sa toile le salua simplement.
Par chance personne n’habitait au-dessus de chez Ilario. Le motif n’était pas bien clair mais certains aimaient prétendre ça, peut-être un des petits vieux.
Les petits vieux ne pouvaient pas prétendre qu’ils connaissaient Ilario, mais ils avaient connu le locataire précédent, un type peu recommandable. Ce qui compte, dans la vie, sont les premières impressions.
En vérité il y avait quelqu’un qui avait habité en face de chez Ilario : un couple différent, différent entre eux, en clair, comme la nature commande.
Un jour ils devaient aller quelque part et ils avaient pris l’autoroute. Puis il devait payer à la sortie et il avait oublié de prendre de l’argent, elle aussi, et l’employé du péage leur avait rebrousser chemin . Ils étaient partis en se disputant et ils avaient continué à se disputer, maintenant qu’ils avaient un motif en plus. Ils s’étaient arrêtés à une station-service, ce qu’ on fait pour aller aux toilettes, et ils s’étaient heurtés par inadvertance devant les portes avec les classiques figurines pour les hommes et pour les femmes, et ils avaient recommencé à se disputer. Ils n’avaient pas trouvé un instant pour parler avec qui que ce soit et ils étaient repartis sans argent, à grands cris. Ils se disputaient, et les garde-péage ne voulaient pas les faire passer. Cela s’était passé quelques années avant, et la conviction commune étaient qu’ils se trouvaient encore sur l’autoroute. Personne ne les attendait plus désormais. Un jour sans polémique, l’essence se limiterait à s’épuiser.
Elle ressemblait à la caisse d’un prestidigitateur .Et dedans il y avait le concierge et son chien. Et puis aussi un bureau, une chaise, un poêle allumé en hiver, une télévision toujours allumée.
Le chien du concierge ne regardait que les débats et quelque bons vieux films. Le concierge, plus facile et un peu plus romantique, suivait tout de ses yeux avides, surtout les soap-opera. Et il ne digérait pas le fait que son chien ne veuille pas se faire appeler Miranda. Le chien du concierge était un Loulou de Poméranie, et si vraiment un surnom ridicule était nécessaire, il aurait préféré qu’il demeure en voie confidentielle. Et au contraire, tout le monde se prenait des libertés.
D’ailleurs, lui le premier aurait voulu être un autre, le chien d’un chasseur peut-être, en somme un chien avec un statut particulier. Les chiens de concierge n’existent pas. Les chiens d’aveugles, par exemple, existent, et ça aurait peut-être été mieux, pour conduire le jeu. Et au moins cette stupide télévision arrêterait de le persécuter. Quel travail. Un jour le chien du concierge pensa : « vivre est terriblement humain, c’est pour ça que je ne réussis pas à m’y habituer ». « Moi non plus » confirma le concierge. Il répondait en chœur avec Fernando, en raison de la quatrième rediffusion de l’épisode.
Le chien du concierge sortit de la boite du prestidigitateur, il sortit par la porte et s’assit à l’entrée, devant les interphones. Entre-temps le concierge se plongeait dans les baisers les plus passionnés, près de l’écran. Il avait une armoire où il gardait tout ce qu’on lui offrait. Si on ne le lui offrait pas, il se le prenait. Il avait l’écharpe en soie de la peintre, un gant d’Anna, le parapluie d’Ilario, et même le paillasson du couple de l’autoroute. Il y tenait beaucoup à ces cadeaux et de temps en temps il ouvrait l’armoire pour les admirer encore et encore. Le chien pensait qu’au fond c’était un homme bon, avec beaucoup de carences affectives. Lui de toutes façons avait bien d’autres choses à quoi penser, lui, comme se débrouiller pour exister sans vivre, pour ne citer que ça, et il fallait de la concentration.
Un des petits vieux, sa petit-fille à la main, le heurta. Il les aperçut de dos, l’un à coté de l’autre, et il s’endormit. Le concierge se plia à terre pour ramasser un nœud qui avait glissé des cheveux de la petite-fille, il esquissa un signe de remerciement furtif, et l’enferma méticuleusement dans son armoire. On l’aimait bien dans cet immeuble, certainement comme nulle part ailleurs. Heureux, il s’allongea sur sa chaise, au son du monde constant de la télévision.
Puis l’impensable se produisit. Ou mieux si le chien du concierge s’était intéressé à considérer scrupuleusement tous les rapports de cause à effet, il l’aurait peut-être prévu. Mais justement alors qu’il jouissait du sommeil du juste.
Il y eut d’abord une explosion. Puis le concierge commença à appeler Miranda. Le chien pensa qu’il était opportun de faire semblant de rien. Et pourtant le concierge continua du même ton, ou plutôt dans la même langue, si on pouvait la définir comme une langue.
Il déclamait des termes très singuliers, avec un accent générique d’Amérique Latine. Le chien s’inquiéta et décida d’aboyer tout ce qu’il pouvait. Pendant ce temps le concierge avait ouvert son armoire, et sans jamais cesser de parler, il était en train de se mettre l’écharpe de la peintre et le gant d’Anna, de s’attacher au poignet le nœud de la petite-fille et, le parapluie à la main, il arrangeait le paillasson devant la caisse du prestidigitateur.
Le chien considéra nécessaire d’ hululer pour faire démarrer l’ascenseur. Ilario arriva le premier, il ne fit pas attention à son parapluie et il suggéra au petit vieux, qui lui tournait le dos, d’appeler Anna, comme interprète. Mais Anna n’y comprenait vraiment rien, comme la fille qui dansait le flamenco. Il y avait de nombreux mots qui finissaient en « s », justement, comme fit remarquer l’ universitaire, mais il n’y avait pas de doute là-dessus.
La télévision était éteinte et le chien réfléchissait. Puis ce fut le tour de la peintre, qui remarqua le gant d’Anna, mais ne dit rien. La petite vieille essaya de le dire mais le mari la fit taire. Le concierge, exalté par son public, continuait son exhibition en s’adressant aux uns et aux autres. Et on ne pouvait rien faire d’autre que lui sourire, ou acquiescer complaisant, en somme répliquer certainement pas, cela aurait demandé une certaine difficulté.
En cette occasion quelqu’un rappela le couple disparu sur l’autoroute, et il y eut quelques instants de silence religieux. Le concierge voulut débuter une litanie, mais personne ne sut poursuivre et ça s’ arrêta là. En effet, il y avait bien peu à faire et tout le monde se regardait maintenant presque ennuyés. Mais le chien n’avait jamais cessé de réfléchir avec la télévision éteinte.
Finalement la petite-fille, curieuse, des vieux s’approcha de l’écran, elle appuya sur un bouton, elle appuya sur un autre, une friture de quelque chose et le monde recommença à tourner, lumineux.
Ainsi le chien put cesser de réfléchir et s’en retourna dormir devant l’interphone. Le concierge remercia de manière compréhensible son public et puis ne le daigna plus d’un regard. Chacun reconnut ses affaires mais personne ne fut assez courageux pour protester, alors que l’armoire retournait magiquement se refermer.
Une course aux ascenseurs et aux escaliers comme un groupe d’écoliers hurlant. Puis, de nouveau la normalité aux battements chauds de la télévision. Et Fernando embrassa Pedra. Et bien sûr on ne pouvait pas mieux finir, pour continuer, convaincus, à finir.
Mia Lecomte est née à Milan en 1966 et vit à Rome. Elle pratique l’activité de critique et éditoriale dans le domaine de la littérature comparée, et en particulier de la littérature de la migration : elle dirige la collana Cittadini della poesia di Zone Editrice (Roma), consacrée à la poésie de la migration italophone, elle a soigné l’anthologie Ai confini dei verso. Poesia della migrazione in italiano (Florence 2006) et avec Luigi Bonaffini de A New Map: The Poetry of Migrant Writers in Italy (Los Angeles 2006), et elle a tenu des conférences sur l’argument auprès d’Universités italiennes et étrangères, comme la State University of New York, et dans les Instituts de culture italienne de New York et de São Paulo (semaine de la langue, octobre 2004). Elle enseigne dans l’atelier interculturel "Cantiere delle storie-Voci dell'Immigrazione" de Rome, promu par le prix Solinas et par la Fondation di Liegro. Poète, auteure pour l’enfance et de théâtre, elle a publié l’essai Animali parlanti. Le parole degli animali nella letteratura del Cinquecento e del Seicento (Florence 1995); les livres pour enfants La fiaba infinita et La fiaba impossibile (Turin 1987), Tiritiritère (Bergame 2001); le volume photographique Luoghi poetici (Florence 1996), réalisé avec le photographe Sebastian Cortés; et les recueils poétiques Poesie (Naples 1991), Geometrie reversibili (Salerno 1996), Litania del perduto/Litany of the lost (Prato 2002, texte bilingue en italien et anglais. Avec les gravures de l’artiste canadien Erica Shuttleworth), Autobiografie non vissute (Lecce 2004). Ses poésies ont été publiées dans des recueils anthologiques et des revues étrangères et italiennes, parmi lesquelles "Poesia", "Pagine", "Semicerchio", "Specchio" de La Stampa, "L'Area di Broca", "La Mosca di Milano", "Journal of Italian Traslation" (Usa), "Arquitrave" (Co), "Oroboro" (Br). Elle est rédactrice du semestriel de poésie comparée "Semicerchio" et des revues littéraires online "Kùmà", "El Ghibli" e "Sagarana". Elle collabore au " Monde Diplomatique", supplément mensuel du quotidien "il manifesto".