Moi. C’est moi qui n’y arrive pas.
J’essaye, mais je n’y arrive pas. Je n’y arrive vraiment pas.
Il n’y a rien d’autre à dire: je n’y arrive pas.
Ca se dit sugaman, me disent-ils: c’est comme ça qu’on dit, dans le dialecte de Parme, de quelqu’un qui ne sert à rien.
Un sugaman, un essuie-mains. Justement.
Je me suis mise à le fixer, l’essuie-main. Avec empathie, je l’ai fixé. Avec empathie symbiotique, à tel point que je risquais de tomber dedans. La fusion n’a pas eu lieu. Donc j’ai pu exprimer un jugement objectif, de l’extérieur. Putain, me suis-je dit: ça, en revanche ça sert à quelque chose. Essaye de rester sans. Où vas-tu te les essuyer tes mains, sans ça? Sur tes pantalons: mais ça ne les sèche pas bien et ça ne fait pas beau. Où vas-tu te les sécher tes cheveux, sans ça? Sur tes pantalons: mais ça ne les sèche pas bien et ça ne fait pas beau. Où vas-tu te sécher après la douche, sans ça? Sur tes pantalons? Arrêtons de déconner. Donc l’essuie-mains sert à quelque chose, et comment. C’est moi qui ne sers à rien. Sinon à donner lieu à des débats. Non: le débat non! Donc je ne sers à rien.
Tu n’as jamais ressenti la sensation qu’à n’importe quel pas que tu fasses tu sois en train d’écraser une merde et qu’il y ait quelqu’un prêt à te regarder l’air dégoûté et à dire quelle puanteur! Et à demander ça vient de toi? Alors que toi, l’air indifférent et le visage tout rouge, tu te frottes furieusement les semelles de tes chaussures sur un fil d’herbe, merveilleusement entouré d’autres merdes dont tu ne t’es aperçue que lorsque ta chaussure, qui était blanche, est devenue toute marron?
Voilà, c’est ce qui m’est arrivé...
J’ai même payé pour ça. Mais ce n’est qu’un détail. Pas si insignifiant que ça si tu as un contrat à durée déterminée qui risque de ne pas être renouvelé et qui te fait gagner 900 euros par mois avec lesquels tu dois payer les traites d’une maison de princesse et avec lesquels tu dois vivre avec ton fils.
La maison de princesse et l’enfant à ma charge c’est moi qui les ai voulus, ça me plait même, je les montre à tout le monde pleine de fierté, donc pourquoi me plaindre? Parce que c’est moi qui n’y arrive pas, avec 900 euros par mois, je n’y arrive pas.
Je pourrais essayer de vivre de ce que j’écris et de ce que je peins. Dommage que les éditeurs payent 200 euros pour un roman et que les galeristes prennent 50% sur les ventes. Et en plus tu en serais contente: ce n’est pas que ça arrive bien souvent de publier et de vendre. Ca ne m’arrive presque jamais à moi. Donc, je suis en train d’écraser une merde même quand j’écris et que je peins.
Sugaman, quelqu’un qui ne sert à rien. En admettant que j’aie bien compris le sens de sugaman, parce que quelqu’un qui ne sert à rien d’habitude ne comprend pas très bien. Et en fait je n’y ai pas compris grand chose à ce débat, je l’ai même déclaré publiquement: “Excusez-moi, mais je n’ai pas compris grand chose ”.
En réalité il y a bien quelque chose que j’avais compris: que j’avais écrasé une merde et que quelqu’un s’en était aperçu et était prêt à me le dire.
Mais commençons par le début. C’est la vie, mon cœur.
Je ne vais pas danser, je reste avec mon fils. Nous nous réveillons le samedi matin et je l’emmène chez sa grand-mère. Il pleure, il dit moi aussi je veux aller à Reggio Emilia avec maman. Et moi, toute prise, par mon rôle, je le laisse en larmes sur le seuil de la porte. Maman est écrivaine, immigrée de la deuxième génération, qui va à une rencontre d’écrivains, italiens de première génération. Mais la différence raciale ne se ressent pas, nous sommes tous des écrivains. Ensuite je suis tellement pâle et si peu migrante que la définition d’immigrée de la deuxième génération je l’endosse comme les vêtements de quelqu’un d’autre. Je devrais épingler la photo de mon père sur ma veste, comme les anciens combattants faisaient avec leurs décorations, pour me rendre plus crédible.
Mon fils me supplie: reste avec moi ou emmène-moi avec toi! Je dois y aller. J’ai besoin de mon espace vital. Je ne peux pas n’être qu’une maman, je suis aussi une femme. On me l’a même dit : tu as vu toutes ces mères parfaites qui ne vivent que pour leur famille et leur maison et qui finissent par assassiner leurs enfants ? Ici la différence entre l’égoïste et le killer se fait lourde. Ce n’est pas que tu aies une grande marge de choix : tu préfères la mort éternelle ou l’abandon momentané ? Je vais te donner un conseil : ne jamais prendre de décisions drastiques et irréversibles. Surtout à trois ans. Il vaut mieux que j’aille à Reggio Emilia et que tu restes avec ta grand-mère.
Modène, Parme, Reggio: c’est une chanson des CCCP qui me passe par la tête en m’offrant un curieux enthousiasme. Ce n’est pas curieux, c’est insensé, mais ça je le découvrirai plus tard.
Modène, Parme, Reggio: que c’est beau.
Il fait un froid de canard à Reggio. Et puis je suis timide, je l’avais oublié. J’entre dans le cinéma, je m’assieds au dernier rang. A ma gauche personne, à a droite, le couloir. Je vois tout, il n’y a que l’orateur qui me voit, lui qui parle en tournant le dos à la scène, je peux m’en aller quand je le souhaite.
On discute de choses techniques: la mise en page, les graphiques, internet. Je ne comprends rien, justement.
On émet des propositions: faisons la rubrique des pires remerciements? Par exemple, vous avez lu ceux de Viola Chandra? Est-ce que par hasard Viola Chandra se trouve parmi nous?
Y-a-t-il quelque chose de plus lâche que de se cacher derrière un pseudonyme?
Je lève un bras. L’autre doit probablement se demander: mais qu’est-ce qu’il fait celui-là? Et puis il se répond: bah, c’est le droit. Il fait toujours des conneries le droit. J’ai levé le bras droit. Oui c’est moi.
Timide oui, lâche non. Je ne suis pas non plus un sugaman: je sers à quelque chose: à montrer quels ont été les pires remerciements qui n’aient jamais été écrits.
“Voilà, les remerciements de Viola Chandra à la fin de Media chiara e noccioline (Un demi et des cacahouètes) sont un concentré de vraie hypocrisie et de comique involontaire ”. Et il les lit, tous. “Iaia Caput qui y a cru”: ah, ah, ah: pour la rime. “Davide et l’amour et le voyage”: ah, ah, ah: pour l’inspiration. Erri De Luca je n’aurais jamais imaginé qu’il me lise un jour: ah, ah, ah: pour l’utilisation de la célébrité. Mais qu’est-ce qu’il y a de drôle? Mais où est l’hypocrisie?
Puis il ajoute: ah, ah, ah: pour le climax.
Oh purée: qu’est-ce que c’est donc que ce climax?
Je ne peux pas non plus leur demander, alors là ils auraient de bonnes raisons de rire. Ah, ah, ah: une écrivaine qui ne sait même pas ce que c’est qu’un climax. Ecrivaine immigrée de deuxième génération, s’il vous plait. Donc tu ne connais pas l’italien ?Si, mais pas tout. Mais tu n’es pas née en Italie ? Si, mais je n’ai pas tout compris: l’italien surtout. Et pourquoi tu écris, donc ? Ca me vient naturel, et pas forcément toujours. Mais j’ai probablement écrasé une merde, attends que je me nettoie la chaussure.
Je balbutie des phrases incohérentes: les remerciements, oui. C’est que je n’aurais jamais pensé publier ce livre et quand c’est arrivé je ne pouvais rien faire d’autre que de remercier tous les gens qui s’étaient lu mon manuscrit et qui l’avaient commenté. Ils y avaient cru : comme Iaia Caput, et ce n’est pas de ma faute si elle a ce nom de famille qui fini en Ut. Vous plutôt, vous l’avez lu Uto ? Ah, oui c’est d’Andrea De Carlo. Quand à une présentation d’un de mes livres, pour laquelle j’avais été payée pour y aller, j’ai dit que je lisais Fabio Volo j’ai vu les deux petites vieilles du premier rang se recroqueviller sur leur chaise. Je craignais l’arrivée d’une ambulance.
Mais il faudrait que quelqu’un m’explique, ainsi qu’à ma mère, qui sur les 400 copies de mon premier roman en a acheté 399, comment est-il possible que la dernière ait fini dans les mains du critique des remerciements?
Pause cigarette.
Je me la fume repliée sur moi-même. Puis l’organisateur, qui tient le fil de la rencontre, me dit : et maintenant nous devrions lire et commenter le récit que tu nous as envoyé: tu n’y vois pas d’inconvénients?
Bien sûr? Je retourne dans le cinéma.
“Donc, nous devrions lire un récit de Viola Chandra, alias Gabriella Kuruvilla”.
“Ies, aille ame protagoniste”.
“Tu veux le lire toi-même ?”
“Non, merci”. Qui est comme dire : Moi, je n’y arrive pas. Mais si toi, tu arrives, vas-y donc.
“Le récit s’intitule Buccinasco n’est pas Corsico”.
“Hem, non, il s’intitule Dance-hall”.
“Et il se déroule dans une discothèque”.
“Hem, non, dans un centre social”.
“Les tuyaux d’échappement des voitures évacuent directement chez moi ”.
Débat : sur l’utilisation du verbe évacuer. Oh merde, je dois avoir écraser une autre merde....
“Quand j’ai entendu le mot “évacuer” mes cheveux se sont dressés sur ma tête, ça me semblait être un langage de Arpa”.
La harpe est un instrument de musique ? Il est peut-être en train de me faire un compliment.
Non, il frissonne à l’idée de l’utilisation d’un terme scientifique dans un contexte littéraire. Ma foi, il est sensible, ce garçon.
“Et puis tout le récit tourne autour d’un mouchoir en papier, de quelqu’un veut se masturber et n’y arrive pas. Mais que d’angoisse. Mais pourquoi dois-tu m’angoisser ?”.
“Parce que je voulais raconter la vie des immigrés en Italie sans ironie et légèreté, pour ce qu’elle est le plus souvent : de l’angoisse pure ”.
Je dois tout dire : une amie m’appelle, je lui demande comment elle va, elle me répond bien merci et l’envie me prend de raccrocher voila. Rappelle-moi quand tu te sentiras comme une merde, voudrais-je lui dire. Que je ne supporte pas le bonheur. Je ne supporte même pas le sempiternel sourire de la nouvelle copine du père de mon fils. Mais tu te drogues dur ou tu as une paralysie faciale ? Voudrais-je lui demander. Même que ton chat soit mort ça peut m’aller, il suffit que tu me le racontes en pleurant. Donc que ce soit de l’angoisse! Tu t’es angoissé? Ouh comme je me sens mieux”.
“Mais pourquoi as-tu voulu raconter la vie des immigrés en Italie ?”.
“Parce que je suis la fille d’un immigré”.
“Ah, on ne dirait pas”.
Je savais bien que je devais m’épingler la photo de mon père sur ma veste. Ou au moins me faire des u.v.
Je suis chez moi, je regarde mes semelles, mais quelle puanteur.
Ma voisine sort, elle appuie sur ma sonnette, je lui ouvre la porte : “Excusez-moi, mais c’est vous qui avez écrasé une merde ?”.
Mais comment a-t-elle donc fait pour s’en apercevoir ?
C’est la vie, mon coeur.