Un jour de fin novembre, le chauffeur Giovanni Colomb de Gênes finissait de manger le modeste repas que sa femme Silvana lui avait préparé. De la fenêtre de leur habitation, il pouvait voir le ciel d’hiver se déployer uniforme au dessus des maisons érigées plus bas, et puis encore plus bas jusqu’au port et sur la mer.
Il finit les deux dernières cuillérées de soupe et en sauça les dernières gouttes sur son bout de pain. Quand il eut terminé, il posa les couverts sur son assiette, et se poussa en arrière, en s’appuyant contre le dossier. Sa femme debout à coté de la table le regardait tristement. Le chauffeur Giovanni Colomb tira un long soupir et puis s’alluma une cigarette.
“Tu seras là l’année prochaine, pour Noël?”
Il ne répondit pas. Comment pouvait-il le savoir ? Et puis il ne voulait pas en parler : si il pensait il lui venait un nœud à la gorge et comme ça il n’y arrivait plus. Il repoussait ce soucis au loin, tout au fond, au fond de sa tête, et il ne le regardait pas. Il baissa les yeux car il ne voulait pas qu’elle voie cette lutte en lui et ses efforts et il ne voulait pas qu’elle lise les soucis qui s’amoncelaient dans son cœur. La cigarette à la main, il se leva de table et se dirigea devant la fenêtre. Il se mit à regarder la ville, les toits des maisons, qui descendaient jusqu’au port, et ce bout de port qui était visible depuis chez lui…
La cigarette se termina…Il n’y avait plus de prétextes pour s’attarder encore. Il s’approcha ainsi de Silvana, il l’étreignit très fort et l’embrassa. Puis, sans la regarder, il se dirigea tout droit vers la porte, il détacha son sac qui, déjà prêt, pendait à un clou à coté la porte, il le jeta sur son épaule et franchit le seuil.
Il descendit les escaliers d’un pas lent, il sortit sur la chaussée où il s’enfonça dans l’air froid d’avant Noël. Et de là il prit vers le port.
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Le chauffeur Giovanni Colomb, pour deux semaines qu’il pouvait rester avec sa femme passait ensuite deux mois embarqué entre Gênes et New York: trois semaines de voyages d’aller, deux semaines d’arrêt en Amérique et trois semaines de voyage de retour. Qui pouvait savoir comment ça se passerait l’année prochaine ? Serait-il à Gênes, pour Noël, ou à New York? Il n’avait pas envie de faire des calculs. Chaque fois qu’il partait, il ne voulait même pas voir ses enfants. Pas tellement pour eux, qui petits comme ils l’étaient, ne comprenaient peut-être même pas. C’était lui qui se plongeait dans une sorte d’apnée volontaire, pour ne pas ressentir ses émotions, pour ne pas se laisser aller et pour réussir à aller de l’avant.
Parfois il aurait voulu chercher une autre place. Mais dans cette Italie de fin de siècle, avec en poche seulement le certificat d’études, il n’avait rien trouvé d’autre. Quand il s’était présenté auprès de la Compagnie de Navigation Italo-Américaine, ils avaient été deux à être pris, car seulement deux postes étaient vacants : un de chauffeur et l’autre de secrétaire. Lui et un certain Giorgio Trabucchi avaient été embauchés. Et Giorgio Trabucchi, jeune comme lui, mais sans famille, sans parents, sans vrais liens affectifs, mis à part un oncle auprès de cette même Compagnie, il avait été placé comme secrétaire. Justement lui, qui pouvait aller et revenir toute l’année sans aucun problème, au contraire ! Et en revanche on avait mis Giovanni Colomb à la chaudière « parce qu’il était plus fort », comme on lui avait dit. C’est sur, il avait les épaules larges et robustes et de gros bras. Mais Trabucchi n’était pas non plus un maigrichon et le chauffeur Giovanni Colomb savait bien qu’il avait été un peu pistonné par son oncle. Et comme si ça ne suffisait pas, c’était justement Trabucchi qui lui timbrait sa feuille d’embarquement au départ et à l’arrivée à Gênes, tous les deux mois : Si au moins il ne l’avait pas revu, après que le bureau du personnel les avait répartis à leurs tâches respectives ! Mais non : voilà donc qu’il devait le rencontrer chaque fois qu’il embarquait ou qu’il débarquait, à l’aller et au retour, un éternel pied de nez du destin, un avertissement constant que la vie donne ce qu’elle donne et le laisse…à moins qu’on ne sache prendre de celle-ci ce que l’on veut.
Et le chauffeur Giovanni Colomb était trop désemparé pour prendre de la vie plus de ces quatre sous que la compagnie, chaque mois, lui versait comme salaire pour les services rendus dans les cales, pendant ces trois semaines de navigation en en partant ou en revenant sur l’Atlantique.
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Les trois semaines passèrent comme d’habitude, lentes et rapides en même temps. Le chauffeur Giovanni Colomb était nouveau dans le métier et donc il devait se faire la garde de nuit. En bas, dans l’obscurité de la nuit, à pelleter du charbon, en bas dans le noir même le jour, à dormir sur sa couchette. Il ne montait que rarement sur le pont couvert, peu avant de commencer sa garde, ou peu après. C’est pourquoi il ne voyait que très peu le soleil et l’air frais entrait peu dans ses poumons. Les trois semaines de navigation étaient trois semaines de charbon, de chaleur, de sueur et de sommeil. De temps en temps, avant de se coucher, il sortait de son portefeuille la photo de son mariage, Silvana et lui tout juste sortis de l’église. Il la regardait à la lumière faible et jaunâtre de la lampe de la cabine. Il ne savait pas lui-même pourquoi il le faisait . Ce n’était pas pour soupirer, car il avait décidé de fermer la porte à ses sentiments, lorsqu’il était embarqué. Et ce n’était pas pour se rappeler des bons moments, ce qui lui aurait seulement fait ressurgir la peine qu’il tenait bien enfermée dans la soute de son cœur avec tant de précaution. C’était probablement pour ne pas oublier le doux visage de sa femme, avec ses cheveux raides, ses joues bien rondes et ses grands yeux.
* * *
Il arriva finalement à New York. Le bateau arrivait toujours le matin, ce qui voulait dire qu’il ne débrayait pas pour se reposer, mais, tout de suite après l’accostage, il devait se rendre dans sa cabine, prendre le peu d’affaires qu’il possédait et aller à terre.
Noël s’approchait à grande vitesse. Le ciel était gris. Un ciel à neige : les immeubles de Manhattan s’élevaient hauts et sombres derrière les moles d’accostage du port. Son appartement était quelques milles plus loin(eh, oui, en Amérique, les distances se mesuraient en milles) et pour y arriver il devait marcher pendant une bonne heure. Dépenser de l’argent pour un fiacre ou pour le chemin de fer aérien était hors de question.
Il descendit du paquebot, il passa au bureau de la Compagnie de Navigation (où le collègue américain de Trabucchi lui imprima son livret, en notant la date et l’heure de son débarquement), il franchit les grilles de l’immigration et il se jeta dans les griffes de l’énorme ville.
Alors qu’il marchait fatigué le long des trottoirs froids de la métropole, avec son sac jeté sur les épaules et ses quatre draps de vieille laine grise, le chauffeur Giovanni Colomb de Gênes ne pensait à rien. Si ce n’avait pas été pour le fait que les new-yorkais de l’époque, comme ceux d’aujourd’hui, prêtaient bien peu d’attention à ce qui se passait autour d’eux, sa présence, son allure et son regard inexpressif auraient intrigué- ou peut-être effrayé- plus d’une personne.
Mais le chauffeur Giovanni Colomb n’était pas anormal. Il n’était pas fou. Il n’était qu’un chauffeur qui toutes les deux semaines s’embarquait pour en passer trois en mer et qui ferait cette vie pour allez savoir combien de temps.
Il arriva donc chez lui, une grosse caserne populaire de briques noircies par le charbon. Naturellement il habitait au dernier étage, car ça coûtait moins cher. Il sortit les clés de sa poche, il ouvrit le portail et il monta. Ses pas étaient lents, réguliers : un étage, puis un autre. Et un autre encore. Et le voilà devant la porte.
Il tourna la clé dans la serrure, il baissa la poignée et il entra.
Une odeur de soupe chaude afflua à ses narines….Il entendit une chaise bouger…un piétinement de pas légers…
“Jeovani!”cria sa Mary en lui jetant ses bras au cou et les yeux du chauffeur Giovanni Colomb de Gênes finalement se remplirent de larmes, alors que deux marmots, “Daddy! Daddy!”, s’accrochaient à ses jambes.
* * *
Les deux semaines étaient passées. Le chauffeur Giovanni Colomb de Gênes, debout sur le mole avec sa femme Mary, passait dans le vent froid de l’Amérique ses dernières minutes avant l’embarquement. Il avait laissé les enfants à la maison, il n’avait pas voulu qu’ils viennent. Pas tellement pour eux, qui petits comme ils l’étaient, ne comprenaient peut-être même pas . Mais plutôt pour lui. Après ces infimes, dernières secondes, près de Mary deux mois surgissaient devant lui, loin de chez lui, de sa famille.
“Will you be here for Valentine, Jeovani?”
Traduit par M.Spazzi
Vico Terzi est né à Cles, dans le Trentin, en 1966, mais il a grandi et étudié à Côme. En 1985, après avoir obtenu un baccalauréat littéraire, il a déménagé au Danemark, où lors des dix premières années il a travaillé dans le secteur des ressources humaines, pour passer successivement dans les huit années suivantes à l’activité de traducteur et de soigneur de textes. Il est rentré en Italie depuis 2004.