Enfin l’obscurité et, tant mieux, un fauteuil vide près d’elle. Personne ne la voit, personne ne la connaît, personne ne sait qu’elle est là. Elle peut se détendre maintenant.
Mon portable est éteint.
Le film va commencer dans un instant : une histoire d’autres gens, sur quelqu’un peut-être d’imaginaire, un inconnu dans tous les cas. Elle en est seulement spectatrice. Si le film est bien fait, elle réussira à s’identifier, à vivre la vie d’un autre pour plus ou moins deux heures.
Elle a éteint son portable ? Il vaut mieux contrôler de nouveau. Mais où est-il ? Il lui semblait l’avoir emmené.
Elle a toujours été passionnée de cinéma. Autrefois elle aimait ce qu’on appelait les films d’avant-garde, même ceux du genre nouvelle vague, qui suivaient les traces du nouveau roman. Maintenant ils l’irritent. Toutes ces citations, ces auto citations, les constructions en boites, etc. empêchent de faire ce pour quoi elle est venue au cinéma. Toutes ces façons de rappeler en continuation au public devant l’écran qu’il assiste au déroulement non pas de la vie réelle, mais d’une illusion. Aujourd’hui ces films lui semblent être des produits en vitrine, à observer avec déférence ou détachement, ou simplement à passer outre après un regard et penser à autre chose. Elle évite aussi les films de science-fiction et presque tous ceux d’arguments fantastiques. C’est si rare qu’ils réussissent à créer un monde parallèle- futur, présent ou passé- si parfait qu’il en fasse oublier le présent réel. Une exaspération presque toujours, un quelconque stéréotype trop accentué qui lui rappelle qu’elle est assise sur un fauteuil peu confortable parce qu’elle a payé un billet.
Puis il y a les remake- parfois stridents, parfois bâclés- et penser à l’original la ramène dans le monde réel.
Qu’est-ce qui est tombé ? Ca doit être son portable. Il a dû glisser de la poche de son manteau. Elle allait justement contrôler si elle l’avait éteint. Non, c’était une bouteille vide qu’elle avait heurté de son pied, son portable alors, sera resté dans la voiture…
Les films sur les arts martiaux en revanche lui conviennent bien , ils n’ont pas la prétention d’être des œuvres méta cinématographiques, et ce contrôle absolu des corps en mouvement lui semble être l’autre face, de l’esprit en mouvement, de la vie immobile et méditative, la preuve d’une harmonie possible. Ces films lui font se sentir mieux. Evidemment, il y a normalement un aspect commercial très accentué, mais quand elle veut elle parvient à l’ignorer, il lui suffit juste de les regarder avec le charme et la naïveté avec lesquels elle lisait les romans d’aventure quand elle était petite.
La publicité est terminée, voilà de nouveau l’obscurité, même l’écran est sombre. Le film va commencer.
Oh Mon Dieu, le portable. Il sonne. Elle le savait. Mais où est-il ? Poche droite, poche gauche de la veste. Poche interne, poche externe du sac à main. Ce n’est pas facile de trouver ses affaires. Elle utilise un sac très grand. Elle y met trop de choses. Un livre pour passer le temps. Un autre livre plus petit au cas où le premier ne convienne pas à son état d’esprit, une pochette avec les factures à payer, des mouchoirs, du maquillage, des lunettes. Où pouvait-il être ? Mais non, un homme de la rangée de devant est en train de l’éteindre. Quelques têtes se tournent. Elles lancent sûrement des regards de reproche dans le noir. Quel soulagement. Ce n’est pas le sien. Elle ne supporte déjà pas le téléphone fixe. Elle sursaute, elle saute presque de peur à chaque fois qu’il sonne. Le volume est toujours trop haut et, si elle le baisse, le ton devient inquiétant, presque menaçant. Et_ si après une profonde respiration elle décroche le combiné : des offres de la Telecom, des gains inventés, des annonces d’une visite de contrôle de la propriétaire, la banque… Et le portable. Elle s’y était refusée tant qu’elle avait pu. On la poussait au travail, ses enfants en avaient un. Son mari aussi. Des discours sur des situations d’urgence, les enfants dans la rue la nuit et leur maman qu’on n’arrivait pas à joindre. Tous ces discours sur comme c’ était plus facile d’organiser sa vie. Que de temps économisé quand on peu appeler en chemin ! A la fin elle l’avait reçu comme cadeau de noël et depuis lors elle essaye de faire avec. Si avant elle se réveillait de temps en temps à cause d’un cauchemar, maintenant elle se réveille parce qu’elle entend sonner son portable. Si elle contrôlait, elle le trouvait éteint- à part quelques exceptions- et de toutes façons il restait silencieux. Il n’y avait pas eu d’appels nocturnes.
Elle n’est pas tout à fait détendue au début du film. Mais elle a tellement besoin de ces deux heures dans le noir, avec les sons qui viennent seulement des haut-parleurs. Elle essaye de se concentrer, de vider son esprit, de tenir loin de la salle tout ce qui n’a rien à voir avec l’histoire qu’elle va découvrir.
Non, ce n’est pas possible. Au secours. Il sonne de nouveau. Plus doucement, plus faible, comme amorti par quelque chose. Et pourtant il lui semblait qu’elle ne l’avait pas emporté. C’est en train de devenir une obsession. Elle ré-enfile les mains dans ses poches. Dans son sac. Rien : Le volume augmente, il devient insistant. C’est le sien et il sonne contre elle. Elle sent aussi ses vibrations. Voilà, il est là en train de sonner. Sous son pull. Mais là il n’y a plus rien. Seulement sa peau. Elle : Sa chair. Et pourtant il sonne. Une pensée effrayante. De l’intérieur. Ne délire pas. Cherche ! Concentre-toi, ne perds pas ton calme. Elle a l’impression que les gens commencent à se retourner. Elle transpire. Voilà, il s’arrête maintenant. Ce n’est pas possible. Elle attend comme paralysée. Il recommence tout de suite. Il est là. A l’intérieur d’elle. A droite, juste en-dessous du plexus solaire. Il faut l’enlever. Tout de suite, sans perdre de temps. L’enlever et l’éteindre. Faire qu’il s’arrête . Mais comment, avec quoi ?Elle a une trousse avec quelques stylos et des ciseaux dans son sac. Les ciseaux pour le papier, non, ça ne va pas. Mais là au fond de son sac, il y a encore le sachet de la papeterie, son fils lui avait demandé quelques fournitures pour le cours d’éducation technique, des crayon à pointe dure, une gomme, un tranchet. Voilà, le tranchet. C’est ce dont elle a besoin. Elle doit faire taire ce téléphone une fois pour toutes. Dans le noir elle retient le bord inférieur de son pull et de son chemisier sous l’élastique de son soutien-gorge pour dégager la zone épidermique tout autour du nombril. Pas de panique, dit-on, les nerfs solides, concentre-toi !
Elle arrête un instant de respirer, puis, décidée, elle pose la pointe du tranchet sur la peau de son abdomen.
Barbara Pumhösel est née à Neustift bei Scheibbs, en Autriche en 1959. Après différents métiers et déplacements, elle s’est diplômée en Langues et Littératures étrangères à l’université de Vienne. Elle vit à Bagno a Ripoli (Florence) depuis 1988, où elle s’est engagée dans un projet de promotion de la lecture dans les écoles et dans la rédaction de la section « Narrative pour les enfants » d’une maison d’édition de Florence. Elle collabore avec plusieurs périodiques et a publié des récits et des textes poétiques sur des anthologies en Italie et à l’étranger, et sur les revues « L’Area di Broca », « Semicerchio » et « Sagaraonline », « Das Gedicht »(Allemagne) et « Podium »(Autriche). En 2000 et en 2003, elle a reçu le prix Alpi Apuane pour la poésie inédite. En 2004, un de ses recueils est apparu dans l’anthologie poétique Pulvis, coperta materna des Editions Gazebo de Florence.